Très friande de street-art, je suis fascinée par ceux qui y vouent leur vie, comme l'artiste Combo, que j'avais découvert notamment lors de l'exposition CoExisT à l'Institut du Monde Arabe en 2015. Street artiste engagé, le jeune homme n'hésite jamais à aborder les questions polémiques autour de la religion, la sexualité ou la politique, en usant de jeux de mots corrosifs et en détournant des références parfois « sacrées », au risque de voir ses œuvres rapidement saccagées, ou de se faire agresser. Très curieuse de savoir qui se cache derrière ce catalyseur de réactions passionnées, je suis allée le rencontrer dans son atelier. Ses réponses, très intéressantes, m'ont apporté un éclairage précieux sur son travail. Résumé de notre rencontre.

[Interview] Combo : rencontre avec le street-artiste engagé

Comment décide-t-on de devenir un street artiste engagé et d'accepter de mener la vie particulière qui va avec ?

On ne choisit pas d'être street artiste. C'est avant tout, comme la peinture, comme la musique, un outil qu'on a en soi, une manière de communiquer qu'on décide d'utiliser ou pas. Le street art est ma manière de m'exprimer. Quant au fait de mener une vie particulière, je m'y prépare depuis l'âge de 18 ans. Déjà lorsque j'étudiais, on nous a mis en garde sur les difficultés de ce type de métiers. L'ubérisation de la société, j'y suis prêt. J'ai travaillé en agence de pub, j'étais freelance et tous les mois j'étais reconduit ou pas. C'est bien et pas bien, mais quand on accepte comme disent les bouddhistes la vacuité de ce monde, on vit de manière plus libre.

    Tu as fait une école d'art ?

    J'ai fait une année aux Beaux-Arts, mais je n'y trouvais pas mon compte dans la manière dont on nous enseignait les choses. Et quand j'ai commencé dans la publicité, on m'a clairement expliqué que ça allait être une vie de galère. Je voyais des gens qui étaient virés du jour au lendemain et qui perdaient tout. Mais j'étais prêt.

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    J'imagine qu'il te faut beaucoup t'organiser pour réaliser une œuvre. Comment te prépares-tu pour tes performances ? Est-ce que tu t'informes sur les lieux ? Les législations des pays étrangers ?

    Oui, enfin ça dépend des lieux. Pour peindre un mur, on sait que c'est interdit partout dans le monde mais il y a des régimes qui sont plus durs que d'autres. Ça peut être de la prison ferme ou juste une amende. Ça dépend aussi de la technique utilisée : en France, la loi entre le collage et la peinture est différente. La peinture est un délit alors qu'on risque « juste » une amende pour le collage car c'est une voie de fait. C'est pour ça que les street-artistes français sont plus colleurs que pochoiristes.

      Tu travailles toujours en collectif ?

      Oui travailler totalement seul ce n'est jamais possible de façon générale. Il y a toujours quelqu'un qui va nous aider à un moment donné. Des amis, de la famille, d'autres artistes. Même si c'est quelque chose que je pourrais parfois faire seul comme un collage, j'aime être entouré pour partager la chose.

      Comment choisis-tu les lieux où tu vas intervenir ?

      Moi ce que je préfère c'est travailler sur des questions locales mais qui ont des résonances internationales. Par exemple, si tu choisis d'aller en Chine, à Pékin, le sujet pourrait être la pollution donc on va essayer de faire des visuels par rapport à ça, soit j'y vais seul mais si je peux j'emmène d'autres artistes et on fait une sorte de collectif qui va aller tapisser la ville et on va se prendre quelques jours pour aller se balader, trouver les quartiers les plus intéressants, faire du repérage etc. Et si c'est Paris, c'est un peu la maison donc on sort et juste on se balade !

       

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      Tes œuvres sont souvent saccagées. On a l'impression que les réactions font partie de l'œuvre, qu'elles en disent quelque part tout autant, et qu'elles t'aident à faire passer tes messages ? Le fait qu'elles surviennent prouvent que tu as raison ?

      Pas que j'ai raison, mais que j'ai réussi. Que mes œuvres ne plaisent pas à tout le monde ne me dérange pas. Il y a une expression qui dit « plaire à tout le monde c'est plaire à n'importe qui », moi ce n'est pas le but, je veux juste poser des questions, et forcément celui qui apporte la mauvaise nouvelle n'est pas forcément aimé. Que la frustration de ceux qui n'aiment pas mon travail se dégage sur la peinture, ce n'est pas plus mal parce que ça a vocation à ça.

      Est-ce qu'on pourrait aller jusqu'à dire que ça te fait plaisir de susciter de telles réactions ?

      Non... par exemple, j'ai fait un gros mur à Bruxelles il y a pas longtemps qui représentait La Vénus de Clichy, et il a été saccagé dans l'heure qui suit et c'est un peu dur car c'est plusieurs jours de travail. Je comprends que ça bouleverse même si je trouve hallucinant que quelqu'un ait été bouleversé au point de sortir avec de la peinture pour le recouvrir mais c'est le jeu ! Je viens confronter ces gens-là, je les oblige, ils n'ont rien demandé. Donc si je me permets de le faire, il faut que j'accepte aussi qu'eux puissent le faire aussi. C'est de bonne guerre !

      Jamais tu ne le recherches délibérément ?

      Non ! Enfin si une seule fois. C'était lors d'une exposition avec le Ministère de la Culture, j'étais invité avec une vingtaine de street-artistes, et on m'a donné carte blanche. Donc je leur ai mis cette Vénus de Clichy dans la figure, en me disant « pendant longtemps, ils nous ont censuré, ils ne nous ont pas aidés », donc j'avais envie de les tester et de voir comment ils allaient réagir. Je me suis dit s'il la censure, c'est cool pour moi car ça va faire les gros titres dans les journaux, et s'ils ne la censurent pas, j'aurais entamé une relation intéressante avec le Ministère de la Culture. Et c'est la deuxième option qui a lieu.

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        Tes messages sont parfois ambigus. Tu sembles brouiller les pistes avec la sexualité de tes personnages, leur religion. Pourquoi cette ambiguité et tu n'as pas peur qu'elle rende tes messages un peu obscurs ?

        Tout ce que l'on voit, on l'interprète avec notre propre bagage culturel et notre point de vue, et ça moi je ne peux rien y faire. Je ne peux pas obliger les gens à avoir les mêmes références que moi, je ne peux pas moi-même prévoir ce qu'ils peuvent imaginer car mes références me limitent moi à la compréhension des autres. Je prends l'exemple de « No imam no cry », beaucoup de musulmans se sont indignés en pensant que cela voulait dire « sans imam il n'y a pas de terroristes par exemple », sauf que ça ne voulait pas dire ça. Cela faisait référence à la chanson de Bob Marley, No woman no cry, qui veut dire « Non femme, ne pleure pas ». Le sens était tout autre ! C'était une façon de dire aux imams avec les événements actuels « ce que vous voyez actuellement, ce n'est pas vous, ce n'est pas ce que vous défendez ».

        Est-ce que tu ne t'es pas douté en le faisant que cela serait mal compris ?

        Si ! Mais encore une fois, c'était pour soulever des questions, un dialogue et ça marche ! Le but n'est pas d'être ambigu pour être mauvais, le but est de laisser la porte ouverte à l'interprétation des gens. Et d'être dans cette zone de flou, ça permet aux gens de venir me questionner. Sauf ceux qui partent avec des a priori, mais ceux-là, quoique je fasse, je ne pourrai pas dialoguer avec eux ! Moi si les gens prennent le temps de se questionner, c'est gagné. Après la réponse, c'est autre chose. C'est un chemin de vie, je n'apporte pas de réponse, c'est à eux-mêmes d'apporter leur propre réponse.

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        Te mets-tu des limites ? Et si oui, lesquelles ?

        Il y a des limites dans la manière de faire. Lorsque je faisais des choses sur les religions, l'islam et la chrétienté, je connaissais bien et je n'avais pas de difficultés à me moquer etc, car je savais que je ne pourrais pas déraper. Ma maîtrise était assez bonne. Par contre, sur la Torah que je n'ai pas lue, là je prenais des risques, donc je me suis renseigné, j'ai posé des questions à des rabins pour ne pas dire de la merde ! Et l'autre limite, c'est qu'on peut se moquer des gens mais avec eux, pas contre eux. On ne peut pas tout le temps être dans la destruction, la violence, le conflit, et dans le street art, il faut qu'il y ait une sorte de connexion qui se passe, sinon on a perdu d'avance.

        Comment créé-t-on cette connexion ?

        Il faut faire des blagues d'initiés, que la communauté fait entre elle. Et il ne faut pas faire ce que certains font et que j'appelle du néo-colonialisme culturel. C'est à dire arriver dans un pays avec nos gros sabots et mettre ce qu'on mettrait à Paris en prétendant que c'est la bonne vision des choses, la bonne culture. Il faut se poser des questions sur son travail et même le changer.

        Tu dis humblement que tu es là pour montrer des choses qui ne vont pas, mais pas pour apporter des solutions. Mais n'est-ce pas dangereux ?

        Poser des questions ce n'est pas dangereux. Quand j'ai fait mon oeuvre a Tchernobyl, j'étais archi-documenté, et j'étais prêt à répondre à des questions si on m'avait tendu le micro. Mais on ne l'a pas fait car on considère qu'un artiste n'a pas de légitimité à parler du nucléaire. On s'est contenté de m'interroger sur comment j'avais fait pour rentrer et si j'avais vu des animaux mutants à l'intérieur, bref des questions débiles.Et donc maintenant, ce que moi je fais, c'est que je pose des questions, et si je le peux, j'amène des membres d'associations avec moi ou je fais référence à d'autres personnes qui elles, sont plus pointues que moi et vont porter la chose plus loin.

         

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        Tu utilises beaucoup de personnages célèbres de dessins animés, et notamment Disney, que tu détournes, pourquoi ?

        Comme Roland Barthes l'a décrit, le punctum c'est prendre un objet et le mettre dans un endroit où il n'a pas lieu d'être, ça créé un événement spectaculaire. De mettre des cartoon c'est une porte d'entrée dans l'inconscient collectif des gens. Quand je vais travailler sur les migrants, je fais une référence au Radeau de la Méduse. Ça permet à la fois de réconforter des personnes qui se sentent rassurées et flattées, c'est une sorte d'invitation à entrer dans mon univers.

        Quelle est l'œuvre dont tu es le plus fier ?

        Non, la seule chose dont je pourrais être fier, c'est de continuer à le faire. Je suis très heureux qu'on soit un peu sortis de l'ombre, car j'ai connu cette période où le graffiti n'était pas à la mode, où on se faisait tabasser par la police le soir. Je suis content qu'aujourd'hui ça ait changé.

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        Lors de ton agression en 2015, tu as choisi de montrer ton visage tuméfié, en refusant cependant de donner une quelconque indication sur tes agresseurs. Pourquoi ce choix ?

        Montrer mon visage était important car je suis en prise avec beaucoup d'associations et je n'étais pas ni le premier ni le dernier à me faire agresser et je me suis dit qu'il ne fallait pas taire cette vérité. Ce n'était pas intéressant de donner d'indications sur mes agresseurs car j'ai été victime déjà de plusieurs agressions, par des skin, par des arabes, par des noirs, par des Juifs, donc de tout. Et là je ne voulais pas pointer du doigt une communauté car ça allait à l'encontre de tout mon propos. Et puis 3 ou 4 crétins ne représentent pas une communauté !

        copyright truthrevolt.org

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        Comment fait-on pour vivre de son art lorsqu'on est street-artiste ?

        On peut en vivre très bien, et après soit on vit de l'art ou on vit pour l'art. Vivre de l'art, c'est faire des tableaux, des expos, et vivre pour l'art, c'est que dès qu'on a un peu d'argent, on essaie tout de suite de monter un nouveau projet, d'aller voyager, de faire des choses qui n'ont aucun apport financier. Et c'est plus ce que j'essaie de faire.

        Question un peu philosophique : selon toi, peut-on être street artiste et célèbre ?

        Le choix de se cacher au début n'a pas été fait sciemment, c'est parce qu'on avait une brigade de police qui nous traquait ; ça allait très loin, ils relevaient nos empreintes sur les bombes aérosols qu'on laissait dans la rue, des perquisitions à 6h du matin etc. Là on est arrivé dans une ère où tout le monde prend tout le monde en photo ou vidéo, donc je pouvais difficilement continuer à me cacher, mais par contre je ne révèle pas mon identité, car les outils législatifs pour nous arrêter existent encore, donc on ne sait jamais. Le fait de montrer mon visage, c'est aussi car je suis parti du principe que les gens pouvaient s'identifier plus facilement, m'apprécier. Et d'autres artistes m'ont dit à raison « pourquoi voudrais-tu te cacher, tu n'es pas un voleur, tu fais juste de la peinture » !

        Quels sont tes projets dans un avenir proche ?

        Je continue à descendre dans la rue, pour continuer les collages en rapport avec l'actualité dès que j'ai quelque chose de pertinent à dire. Après j'ai aussi un gros projet sur les femmes, je voyage, j'essaie de peindre des femmes à travers le monde dans leur intimité et de questionner la place de la femme dans l'espace public, de différentes cultures et de différentes religions. Cela prend beaucoup de temps, c'est des choses qui viendront dans un musée, mais pas avant deux ou trois ans !

        Comment se procurer une œuvre de Combo et combien ça coûte ?

        Il suffit de prendre contact avec moi par internet par exemple. Quant au prix, ça dépend ! Des grandes toiles peintes peuvent valoir des milliers d'euros, mais tu peux acheter un livre pour 30 balles ou une sérigraphie pour 100 euros !

         

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